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  • JudithGeneviève

Envies de manger émotionnelles : doit-on les réprimer?


Tout le monde semble s’être mis d’accord sur le fait qu’il ne faut pas manger nos émotions. On en parle comme d’un fait établi, d’une évidence. On se partage alors toutes sortes de trucs pour résister à la tentation, pour ne pas succomber à l’envie d’un bon morceau de gâteau lors d’une journée triste et maussade. On déploie toutes sortes de prouesses pour éviter le bol de chips accompagné d’un verre de vin à la fin d’une semaine stressante au bureau.


Mais est-ce si évident? Les preuves scientifiques sont-elles si éloquentes? Doit-on réprimer ces fameuses et impopulaires envies de manger émotionnelles?


De l’alimentation émotionnelle…


L’idée de l’alimentation émotionnelle est née dans les années 1960[1] dans un contexte où les régimes amaigrissants avaient la cote. Cette notion a été introduite par les programmes de perte de poids, qui ont voulu expliquer le fait que de nombreuses personnes reprenaient le poids perdu, et ce, pendant qu’elles suivaient le régime ou après l'avoir suivi. Ne voulant pas s’accuser et discréditer leurs propres méthodes, ces programmes ont donc blâmé les comportements d’alimentation émotionnelle de leurs adeptes. C’est ainsi qu’insidieusement il est devenu mal vu de manger pour répondre à une émotion.


Dès lors, on s’est employé à diminuer voire à éviter ces envies de manger émotionnelles. Tant dans le langage populaire que dans le langage professionnel, on les a considérées comme des comportements fautifs, responsables du surpoids des gens[2]. Bref, on les a classés parmi les désirs auxquels résister et non parmi les besoins à combler.


Aux envies de manger émotionnelles

Cependant, il y a quelques années, un groupe de recherche européen[3] a remis en question cette croyance bien établie en proposant le concept des envies de manger émotionnelles. Se basant sur un modèle reconnu en psychologie, celui de la persistance de la détresse émotionnelle, élaboré par Barlow et Allen, ils ont placé ces envies de manger dans la catégorie des besoins plutôt que dans celle des désirs.


Selon leur modèle, une émotion considérée comme étant normale et acceptable s’effacera spontanément, s’atténuera, estompant du coup la détresse émotionnelle ressentie par la personne. À l’inverse, une émotion vécue comme étant inacceptable et inutile, qu’on tente d’opprimer, perdurera, amenant ainsi la persistance de la détresse émotionnelle.


Tenter de réfréner une envie de manger émotionnelle ne fait donc que repousser temporairement cette envie, celle-ci revenant périodiquement, et avec de plus en plus de force. L’effort à déployer pour ne pas y succomber augmente également. On se retrouve ainsi dans une lutte sans fin, qui dure parfois des années.


À l’inverse, et c’est là tout l’intérêt de leur réflexion, accepter l’envie de manger émotionnelle, la juger comme étant normale et acceptable, a pour effet de la calmer. En la classant comme un besoin à combler et non comme un désir à combattre, on contribue justement à la diminuer. Avec le temps, plus on va combler nos envies de manger émotionnelles, moins elles seront fréquentes, et moins on aura besoin de nourriture pour les calmer.


Alors doit-on réprimer nos envies de manger émotionnelles?


La réponse est non! Les personnes ayant une relation harmonieuse avec la nourriture, c’est-à-dire qui ne tentent pas de contrôler leur alimentation et mangent assez intuitivement, utilisent la nourriture pour réguler leurs émotions. Comme elles ne combattent pas leurs envies de manger émotionnelles, celles-ci sont relativement peu fréquentes et peu intenses. Lorsque l’une d’elles se fait ressentir, elles la comblent et passent à autre chose. Il est possible qu’elles ajustent naturellement leur repas suivant par manque d’appétit ou le retardent. L’impact sur leur poids sera alors minime ou nul.


Résister à une envie de manger émotionnelle peut même mener à la transformer en compulsion alimentaire. La différence entre les deux? Alors que la première se vit dans le calme, sans culpabilité et procure un apaisement de l’humeur, la deuxième survient généralement en perte de contrôle, avec un sentiment de culpabilité et résulte en une dégradation de l’humeur. Et plus on a de compulsions alimentaires, plus la fréquence des envies de manger émotionnelles augmente.


Attention : si une personne souffre d’un trouble alimentaire, comme l’hyperphagie boulimique par exemple, elle devra d’abord surmonter ce trouble alimentaire si elle veut arriver à combler ses envies de manger émotionnelles.


En conclusion, bien que le concept des envies de manger émotionnelles soit relativement nouveau, son intérêt est indéniable afin de mieux comprendre les comportements alimentaires. Les prochaines avancées sur le sujet sauront sans aucun doute nous apporter encore davantage d’outils pour mieux vivre notre alimentation.



Judith Petitpas, Travailleuse sociale

[1] Christy Harrison, 2019, Anti Régime, Découvrez l’alimentation intuitive et faites la paix avec votre corps, Les Éditions de l’Homme, Montréal. [2] Ce qui est faux mais qui pourra être traité dans un prochain article. [3] Le Groupe de Recherche sur l’Obésité et le Surpoids (G.R.O.S.), en particulier les Dr Jean-Philippe Zermati et Gérard Apfeldorfer.